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Encantation

Ce n’est pas tous les jours que nous avons la chance de participer à un encan de matériel scientifique... fort heureusement, devrais-je ajouter.

Petite mise en contexte : Nous sommes en septembre 1999. La bulle des « télécoms » est à son plus fort. On promet des emplois à 60k et plus en sortant de l’université aux futurs ingénieurs. Des centaines de compagnies, souvent des spins-off d’autres entreprises, d’universités ou de centres de recherche, sont crées puis rachetées par d’autres compagnies (souvent par Nortel) à gros coup de millions.

Puis vinrent les années 2002-2003, années marquées par la chute des télécoms. La bulle, comme toute baloune trop gonflée, a fini par petter. Avec l’effondrement à la fois des marchés complètement saturés et de la bourse des hautes technologies, des compagnies fermèrent leurs portes à tous les jours. Pour les plus grosses compagnies, des filiales ont été revendues, d’autres restructurées et certaines tout simplement fermée. Des milliers de gens ont perdu leur emploi.

Des années plus tard, ce n’est toujours pas terminé! Aujourd’hui et demain se termine l’encan (une vente aux enchères électronique – ebay style – sur le web) de fermeture de la compagnie Bookham de Kanata (banlieue d’Ottawa). Bookham avait recheté, jadis, une de ces nombreuses filiales de fabrication de composants optiques de Nortel. Aujourd’hui, cette production est transférée en chine et les installations canadiennes ferment leurs portes.

Pour cela, plus de 2000 lots de matériel sont mis en vente aux enchères dans un super encan électronique. Et comme avec tous les encans, tout se joue dans les dernières secondes.

Mais avant de parler des émotions des dernières secondes, retournons une bonne semaine et demie dans le passé, semaine où tout s’est organisé. La première étape fut, bien entendu, de contacter toutes les personnes de notre centre de recherche potentiellement intéressées par le matériel mis en vente. Comme toujours l’absence de réponse et d’intérêt s’est fait sentir assez intensément. Ne nous laissant pas décourager par les faces longues de mépris lancées par certaines professeures devant notre initiative, nous avons même organisé une visite pour l’inspection des lots à Kanata, en Ontario. Leur temps et le temps de leurs étudiants et techniciens est bien sûr trop important pour être perdu dans ce genre d’entreprises futiles. Voilà un travail bon que pour les demis scientifiques que nous sommes. Selon eux, voilà une belle perte de temps d’où rien est a retirer.

Cette visite a donc eu lieu lors du chaud jeudi du mois de mai de la semaine dernière. Au menu : just too much equipement to test it all with some assorted piles of junk and random stuff laying around seemingly identified as a lot. Sur place, des piles d’instruments de laboratoire. Des armoires pleines d’équipements et de composantes à identifier. Des heures de plaisir.

   

Mon lot favori de tous reste encore le lot 880 : « assorted equipement », affectueusement rebaptisé « assorted junk », « junk room », « pile of crap », « caverne d’ali-ba-ba » ou tout simplement « la pièce du fond ». Ce lot consiste tout simplement en une pile de trucs qui restaient une fois le ménage de leurs locaux terminé. C’est la poussière sous le tapis en quelque sorte – poussière qui s’est d’ailleurs vendue à plus de 1000$ US aujourd’hui. Mais comme une image vaut mille mots, voyez donc :

Une fois cet aller-retour ottawesque d’une journée complété, nous avions identifié des dizaines de lots d’intérêt et avions testé les équipements que nous voulions. Fait important : nous avons aussi pris le temps de contempler l’ampleur de la magouille derrière cet encan et nous en avons profité pour magouiller un peu de notre bord aussi et nous en avons aussi profité pour nous faire quelques bons amis là-bas.

Ainsi le temps passa, temps durant lequel nous avons continué à éplucher les listes de lots mis en vente dans trois ventes dont deux se sont terminées ce matin et une (jeudi) matin. Durant ce temps, les démarches ont aussi été faites avec le service des finances et le liquidateur (une compagnie anglaise) pour mettre en place les procédures et avoir toutes les autorisations nécessaires. Si je mentionne « la maison qui rend fou » des « Douze travaux d’Asterix », je crois que tout le monde comprendra la couleur épique de la dite chose. Enfin, tout a été arrangé grâce à ceux qui ont passé des heures dans des bureaux, au téléphone et à répondre à des emails et ce sans que personne ne finisse à Robert Giffard avec un entonnoir sur la tête.

Tout allait bien dans le meilleur des mondes, tout était beau.

C’est alors que, pas moins de 48 heures avant la fin de l’encan pour les deux premières ventes, shit hit the fan. Tout d’un coup, nos faces longues qui ne voulaient pas s’impliquer et qui ne voyait aucun intérêt à cet encan se réveillent. Alors que Jérôme, Pierre et Claudine étaient prêt à investir ensemble 15000$ dans cet encan, tout un coup nos faces longues sortent de nul part avec un beau 20000$, prêtes à mettre plus de 4 fois le prix que nous pouvions nous le permettre sur des équipements que nous avons pris la peine d’inspecter à Ottawa. Le tout sans bien sûr jamais s’être impliqué une seule seconde dans l’organisation. Je m’évertue à dire que la lâcheté est un art; reste à savoir si l’art de subtilement faire faire les choses par d’autres tout en vivant sur son nuage de pensée magique et d’ignorance des vrais problèmes de la vie est un signe de lâcheté semi involontaire ou totalement réfléchi.

De notre côté, les préparatifs continuent. Notre but premier : éviter que des gens du centre de recherche misent les uns contre les autres sur les mêmes items. Ceci allait se faire en trois phases : D’abord en identifiant tous les lots d’intérêts et ceux sur lesquels nous avions l’intension de miser, puis en transmettant cette information à Pierre qui a pris la peine de « ternir les livres » en tant que « bidmaster » afin de s’assurer que personne ne s’entre-bid au COPL ou que, le cas échéant, les gens se regroupent ensemble pour faire monter les enchères et partage l’équipement ainsi acheté. Nos faces longues n’ont, comme toujours, jamais répondu aux nombreux appels à transmettre ces informations. Comme l’a bien dit Julien, un étudiant au doc pour l’une de ces figures élancées (avec un accent français bien marqué – et tout ce que ça implique lors de l’usage de sacres typiquement québécois) : « crissss-heu, on fait des communications rapides en transmettant des messages à 10 Gigabit par seconde dans nos labos, mais on n’est pas foutu transmettre quoi que ce soit comme info dans les étages de bureaux ».

La troisième phase de cet anti-contre-bidation (c’est bidonnant comment on peut inventer des mots sur un blog) fut définitivement la plus amusante de toutes. L’idée était de tous se réunir dans un méga bid-party où tous allaient suivre les lots d’équipements ensemble. Ceci permet de se regrouper plus rapidement sur la mouche (on the fly) pour faire monter les enchères et de s’assurer que, lors des mises sur des lots de plusieurs équipements similaires, tout le monde travaille ensemble.

   

Ça n’a pas pris beaucoup de temps pour qu’une ambiance de plancher de bourse s’installe dans la salle. Rires et farces étaient bien sûr au rendez-vous au sommet du paroxysme de l’intensité de cet événement survolté.

   

Et oui, nos faces longues sont aussi venu participer – ou faire acte de présence dans un geste politique sans précédent au COPL (il y avait un photographe après tout) – à l’événement. L’une d’elle a eu la chance d’avoir un bras droit bien efficace qui à tout organisé les lots et qui s’est pleinement impliqué dans l’activité. C’était très apprécié de tous et elle en est sorti gagnante. L’autre est arrivé avec un tapon d’étudiants non préparés, non familier avec le système d’enchère et, par-dessus tout, non familier avec notre système interne (reste que j’ai un peu de misère à blâmer les étudiants ici, julien ayant bien expliqué pourquoi dans son affirmation cité plus haut).

Il n’en fallu pas plus pour que notre technicien, qui devait suivre tous les instruments d’une même catégorie (je le félicite d’ailleurs d’avoir suivi plus de 100 lots actifs en même temps), se fasse outbider par des gens présents dans la même sale alors qu’il se battait pour les avoirs au meilleur prix pour eux! Pas par des gens ailleurs dans un autre bureau, non, des gens dans la même sale à 10 pieds de lui. Magnifique!

Pendant un instant, il m’est venu à l’idée de bider contre moi-même, juste pour amuser la galerie en soulignant à ma façon la stupidité de ce qui venait de se produire, mais je me suis abstenu.

Demain matin, 10h00 EST, c’est la fin de la troisième vente. Encore une fois, nous allons faire notre bid-party dans l’auditorium du COPL à compté de 7h30, ce tout en ne sachant aucunement ce que nos faces longues de mépris veulent acheter. Beaucoup de plaisir au rendez-vous encore une fois, j’en suis certain.

Maintenant, je vous dit à bientôt pour la suite ou « de l’intention de déménager une table optique de deux tonnes et cinquante lots de matériel scientifique d’Ottawa à Québec tout en endurant la bêtise de ceux qui ne voudront pas s’impliquer dans cette tâche, autant en temps qu’en argent ».

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